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UNE NOUVELLE INÉDITE
DANS L'UNIVERS DE

PROMIS, J'ARRÊTE DE RÊVER

- Panique en ascenseur -

L’esprit préoccupé par un problème informatique qui l’avait gardé éveillé jusqu’au petit matin, Benoît Gatien pénétra dans le hall de l’immeuble qui abritait ses bureaux. Avec son costume sans le moindre faux pli et sa chemise plus amidonnée qu’un col de majordome anglais, personne n’aurait pu se douter qu’il avait passé une grande partie de la nuit à s'arracher les cheveux devant un écran.

Vêtu en tout et pour tout d’un vieux bas de jogging défraîchi et d’un tee-shirt troué datant de son école d’ingénieur…

Bien décidé à se sortir de son impasse technique, Benoît avançait à grandes enjambées, révisant inlassablement son code dans sa tête, testant différentes solutions pour régler son bug. Un dirigeant d’une société voisine tenta bien de l’interpeller, mais il fit semblant de ne pas l’avoir vu.

D’autant que ce type était plus bavard encore que sa mère…

Qui explosait déjà les statistiques.

Toutes catégories confondues.

Quand Benoît s’engouffra dans l’ascenseur, il se posta face aux portes, les yeux au plafond. Toutes les méthodes étaient bonnes pour ne pas regarder l'appareil se refermer sur lui. Il continua à réfléchir à plein régime. Ce n’était plus tant pour résoudre son problème que pour éviter de penser au fait qu’il était enfermé dans une ridicule cabine de trois mètres sur trois.

Le trajet ne devait avoir pris que quelques secondes. Pourtant, comme souvent, il lui avait paru interminable. Soufflant un bon coup, un mince voile de sueur sur le front, il s’échappa en vitesse et fila jusqu’à son bureau, le cerveau de nouveau entièrement tourné vers le travail. Il passa rapidement devant celui de Marion, son assistante. Étonné de le trouver désert, Benoît se demanda où elle pouvait bien être. Il se débarrassa de son pardessus et ne perdit pas un instant pour s’installer derrière ses trois écrans d’ordinateur. Beaucoup pensaient qu’il était un véritable fou furieux pour avoir autant de moniteurs face à lui.

Pour sa part, il en aurait bien rajouté un quatrième…

Il relançait son programme de tests quand une voix douce lui parvint à travers le brouillard de sa réflexion.

­­— Bonjour Benoît.

Plongé dans ses lignes de code, il releva à peine la tête pour saluer à son tour sa collaboratrice. Son esprit eut juste le temps de noter une élégante robe bordeaux avant de revenir à son ordinateur. Puis soudain, il eut un moment d’arrêt et se redressa brusquement.

Comment ça une robe ?

Bordeaux qui plus est… ?!

Il n’y avait rien d’outrageant dans la jolie tenue décolletée qu’elle arborait. Pourtant, Benoît ne put s’empêcher d’être sous le choc. Elle qui ne mettait que des tailleurs extrêmement classiques (et disons-le un peu ringards), ne se risquant jamais au-delà du noir ou du gris, que s’était-il passé pour qu’elle veuille porter un vêtement aussi flatteur ? Non pas que le résultat ne soit pas à la hauteur. Pour la première fois depuis qu’elle travaillait pour lui, elle laissait entrevoir une part de féminité qui lui allait remarquablement bien.

Tout comme le rouge qu’elle avait aux joues…

Imperceptiblement, Benoît fronça les sourcils.

D’où lui venait ce type de pensées ?

En plus, à voir son visage cramoisi, elle était gênée. Avait-elle détecté sa surprise ? Pour sa défense, il ne l’avait pas habituée à noter sa tenue ou quoi que ce soit d’un tant soit peu personnel. Ne voulant pas l’embarrasser davantage, il arrêta d’écouter son petit laïus matinal incluant le rappel de ses rendez-vous de la journée et retourna à son travail, faisant mine de ne plus lui prêter attention. Une fois qu’elle eut le dos tourné, il lui jeta un rapide coup d’œil.

Apparemment, cela serait plus facile à dire qu’à faire…

 

***

 

Il était bientôt dix-huit heures et Benoît finissait sa cinquième tasse de café. Un regain d’énergie ne serait pas de trop pour poursuivre cette journée. Il n’avait toujours que quelques heures de sommeil au compteur et rien n’avançait comme il le voulait. Son regard dériva automatiquement sur l’écran de tests, posé à l’extrémité droite de son bureau. Pour l’instant, son code se compilait comme prévu. Mais à tout moment, des messages d’erreur pouvaient apparaître, compromettant les nombreuses heures de travail de ces derniers jours.

 

Il aurait pu confier cette tâche à Emma ou Yann, ses chefs développeurs. Mais ils étaient eux aussi débordés et Benoît avait besoin de garder un pied dans le développement de ses différents logiciels. L’administratif lui prenait déjà les trois quarts de son temps, l’asphyxiant sous des montagnes de mails et de dossiers. Pour lui, ce code informatique, c’était sa bouffée d’oxygène. La majorité y aurait vu une avalanche de mots et de chiffres sans queue ni tête. Pour lui, c’était au contraire le règne de l’ordre et de la discipline. Chaque ligne avait une fonction précise, chaque signe avait son utilité.

Et la moindre erreur pouvait être fatale…

Il pesta en voyant s’afficher une dizaine de lignes en rouge, lui signalant par-là que son code ne tournait pas comme prévu. Il fit glisser son fauteuil jusqu’au moniteur concerné. Les caractères défilèrent devant lui. Ses yeux, occupés à fixer un écran depuis des heures, commençaient à le brûler, mais hors de question de s’arrêter. Il devait identifier l’origine du bug pour pouvoir avancer.

Il tenait un début de solution quand Yann se présenta devant lui.

— Salut Benoît !

— Salut…, dit-il à mi-voix sans lâcher son écran.

Coiffé de son éternel bonnet en laine qu’il portait même en temps de canicule (ce que Benoît ne pouvait s’empêcher de trouver parfaitement idiot), Yann se laissa tomber dans un des fauteuils installés devant le bureau. Il s’adossa avec nonchalance et commença à scroller son téléphone. De toute évidence, il attendait que son patron finisse ce qu’il était en train de faire.

Et il n’avait pas l’air pressé…

­— Yann, je peux quelque chose pour vous ? Je suis un peu occupé là.

Pas démonté pour un sou, le jeune hipster releva les yeux de son smartphone.

— Bah, on avait rendez-vous, non ? Vous vouliez que je vous fasse un point sur l’implantation de la nouvelle version chez les macaronis

Benoît jura à voix basse. Autant pour le surnom désobligeant de leurs voisins italiens que parce qu’il avait complètement oublié cette entrevue.

Ça lui apprendra à ne pas écouter Marion quand elle venait lui rappeler son agenda…

En pensée, il revit subitement son assistante et sa tenue du jour. Il se secoua intérieurement et reporta son attention sur son interlocuteur.

C’était bien le moment de s’attarder sur ce genre de choses…

Il avait peu de temps à consacrer à son employé, mais pour peu que Yann soit concis (on pouvait toujours rêver…), il aurait bien une petite demi-heure à lui octroyer.

— Effectivement, dites-moi où nous en sommes. Et vous me ferez le plaisir d’éviter d’appeler des clients des « macaronis »…

Yann acquiesça sans moufter, l’esprit à des années-lumière de se rendre compte qu’il était déplacé.

Ils firent donc le point en vitesse sur les différentes problématiques que leurs clients avaient remonté. Benoît réfléchit rapidement, trouvant des solutions simples aux difficultés insurmontables que se figurait Yann. Une fois le sujet éclusé, il fit comprendre au jeune homme que leur entretien était clos. Yann se leva d’un bond, saisissant le message cinq sur cinq.

 

Il allait quitter la pièce quand il revint sur ses pas. Il se pencha vers Benoît avec un air de conspirateur qui ne lui disait rien qui vaille.

— Vous avez vu Marion aujourd’hui ? Enfin de quoi se rincer un peu l’œil dans cette boîte…

Il était sérieux ?!

Sans un mot, mais avec un regard prêt à enrayer la fonte des glaces, Benoît le toisa avec colère. En deux secondes, Yann recula, le visage empourpré.

— Non, mais vous savez ce que je veux dire…

— Il est totalement inadmissible de commenter la tenue ou l’apparence physique de vos collègues. Je vous prierai de surveiller vos propos à l’avenir, cingla Benoît avec une voix sèche.

Penaud, Yann hocha la tête avec vigueur et déguerpit sans demander son reste.

De nouveau seul, Benoît tourna son fauteuil vers l’immense baie vitrée que courrait le long de son bureau. Les réflexions de son employé l’avaient mis en rage, c’était peu de le dire. Pourtant, sa réaction l’étonnait. Il avait toujours pris soin de rappeler à l’ordre ses équipes, notamment Yann, quand leurs propos n’étaient pas corrects, mais la colère froide qui l’habitait depuis quelques minutes était nouvelle. D’ordinaire, il montrait un léger agacement et une fois sa remontrance faite, il passait à autre chose. Mais à l’idée que son employé ait reluqué Marion, qu’il avait louché sur les courbes de son corps, sur la cambrure de ses…

Benoît frappa son bureau du plat de la main.

Que lui prenait-il aujourd’hui, bon sang ?!

Retrouvant le contrôle de ses pensées, il replongea dans ses lignes de code et abandonna ses réflexions totalement inappropriées à propos de celle qui n’était aux dernières nouvelles que son assistante.

Un long moment s’écoula avant qu’il ne relève la tête de son ordinateur. Voulant se dégourdir un peu les jambes, il partit à la recherche de Marion. Il avait besoin de connaître ses avancées sur un dossier. Il trouva à nouveau son bureau vide.

Où était-elle encore passée ?

Avisant son manteau accroché à une patère, il sut qu’elle n’avait pas quitté les locaux. Il fila en direction des quartiers de la R&D quand il s’aperçut que les lieux étaient pratiquement déserts.

Quelle heure était-il au juste ?

Il finit par tomber sur elle, à la sortie des toilettes.

— Ah Marion, je vous cherchais !

Benoît allait enchaîner quand son cerveau commença à tourner dans le vide.

De quel dossier voulait-il lui parler déjà ?

Il avait beau se creuser les méninges, pas moyen de s’en souvenir. Sans pouvoir s’en empêcher, il observa son assistante de bas en haut. Il ne parvenait pas à mettre le doigt dessus, mais il y avait quelque chose de différent. Ses yeux noisette paraissaient plus grands que d’habitude avec ce maquillage, mais ce n’était pas ça qui l’interpellait…

Comment avait-elle fait pour pousser de dix centimètres en quelques heures… ?

— Oui ? lui dit-elle.

Benoît secoua sa tête et se força à reprendre ses esprits. Il reconnecta ses neurones et retrouva enfin le sujet qui l’avait amené à partir à sa recherche. Marion lui répondit brièvement, dirigeant ses pas vers le porte-manteau. Benoît comprit le message : elle n’avait aucune envie de s’attarder. Il regagna alors son bureau pour poursuivre la liste sans fin de ses tâches.

— Benoît, je vais y aller. Bonne soirée !

Sortant brusquement de sa concentration, il releva la tête.

— Ah oui… quelle heure est-il au fait ?

— 19h45.

Déjà ?!

D’un bond, il se rua pour sa veste de costume.

— Merde ! Je suis en retard, ma mère va me tuer ! Je devais passer la prendre.

Un brin gêné, il remarqua le sourire amusé qu’arborait Marion. Rien d’étonnant, en plusieurs années de collaboration, c’était la première fois qu’il laissait entendre qu’il avait une vie en dehors de ce bureau…

— Bon eh bien, bonne soirée, lui dit-elle en se dirigeant vers l’ascenseur.

Il lui trouva les jambes plus rigides qu’à l’ordinaire. Remarquant les talons qu’elle avait aux pieds, Benoît comprit ce qui l’avait surpris plus tôt. Après la robe, voilà maintenant qu’elle sortait les escarpins.

Mais où allait-elle donc ?

Cette question avait beau l’intéresser (étonnement), ce n’était pas le moment de s’y attarder.

— Attendez, je vais prendre l’ascenseur avec vous, lui lança-t-il en saisissant son manteau avant de la rejoindre.

Une fois devant, il s’efforça d’oublier que s’il n’aimait déjà pas monter dedans seul, être accompagné était encore pire. Mais le temps lui manquait et il allait devoir prendre sur lui pour que son assistante ne se doute rien. À l’exception de sa mère et de son frère, personne n’avait jamais remarqué sa claustrophobie et il était hors de question que qui que ce soit au travail n’ait vent de cette particularité chez lui.

Même sa petite-amie du moment Marissa n’avait jamais soupçonné quoi que ce soit…

Pour être franc, cela tenait davantage au fait que son téléphone était scotché à sa main…

Il s’effaça pour la laisser passer et rentra dans l’étroit réduit après elle. Une fois le bouton du rez-de-chaussée enclenché, il resta planté devant les portes pour pouvoir s’échapper à la seconde où elles s’ouvriraient. Il sentait la présence de son assistante dans son dos, à moins d’un mètre de lui. Son parfum aux douces notes de vanille lui chatouillait les narines.

On n’avait pas idée de faire des ascenseurs aussi grands qu’un mouchoir de poche.

La descente se déroulait relativement bien pour Benoît quand tout à coup, la cabine s’immobilisa. Le plafonnier se mit à clignoter avant de se stabiliser. Flairant l’angoisse monter dans sa gorge, il laissa échapper un juron bien senti et appuya de toutes ses forces sur le bouton d’appel. 

— Service de dépannage, bonjour, répondit une voix atone.

— Ici, Benoît Gatien, nous sommes bloqués avec mon assistante dans l’appareil n°1200456, dit-il en avisant l’étiquette au-dessus de la boîte à boutons.

— L’ascenseur est à l’arrêt ? demanda la voix sans conviction.

S’efforçant de garder son calme, il se pinça l’arête du nez.

Rien ne lui serait épargné ce soir !

— Oui, nous sommes bloqués, donc l’ascenseur est effectivement à l’arrêt.

— Savez-vous à quel étage ?

— Entre le 3e et le 4e, je pense.

— Très bien, nous envoyons une équipe de dépannage, ils interviendront dans l’heure, lui répondit son interlocutrice avant de raccrocher.

Il regarda sans la voir l’armoire à boutons de l’appareil. Sur le point de basculer, il baissa la tête dans une tentative perdue d’avance de garder son calme.

Il ne pouvait pas se retrouver dans cette situation…

Il sentit une rage froide affluer dans ses veines. Abandonnant pour un temps la partie, il la laissa l’envahir tout entier. Sans même qu’il s’en rende compte, son poing se serra et partit s’exploser contre la porte en métal. Une douleur sourde gagna sa main, mais l’angoisse qu’il ressentait parvenait presque à l’occulter.

— Je ne pense pas que ça va l’aider à redémarrer, entendit-il derrière lui.

Pris de panique, il fit brusquement volte-face.

Il avait complètement oublié la présence de Marion !

La colère continuait d’irradier son esprit, mais en découvrant son visage terrifié, il s’efforça de recouvrer un peu de calme.

Un angoissé sur deux était déjà largement suffisant !

— Excusez-moi, articula-t-il, mais je n’aime pas trop me retrouver bloqué dans un ascenseur.

— Personne n’aime ça, lâcha-t-elle comme une évidence.

— Non, mais je n’aime vraiment pas ça.

Compte tenu des circonstances, il n’avait pas le choix. Il lui était impossible de donner le change en étant enfermé dans une boîte de conserve, à plusieurs mètres au-dessus du vide.

— Vous êtes claustrophobe ??

Devant son visage choqué, il ne put retenir une grimace et laissa son regard se perdre dans les parois de la cabine. Il avait fait de son mieux pendant des années pour que personne ne se doute de sa condition particulière. Après tous ces efforts, il enrageait de les voir réduits à néant, mais il était coincé.

À plus d’un titre…

 — Disons que je m’en rapproche.

Il commença à essayer quelques méthodes de méditation que lui avait conseillées son psy, mais les résultats étaient aussi probants que ses capacités de médecin… D’autant que le silence médusé de Marion à ses côtés ne l’aidait pas des masses à se détendre. Surpris qu’elle ne pipe mot, il lui jeta un rapide coup d’œil et la découvrit en train de maugréer dans sa barbe, les sourcils froncés. Comme à son habitude, elle pestait toute seule, s’imaginant être discrète.

Alors que sa contrariété passait tout sauf inaperçue…

Se sentant obligé de la rassurer, Benoît s’éclaircit la gorge.

— Ne vous inquiétez pas, je n’en suis pas à un point où je ne me contrôle plus du tout. Il faut simplement que je pense à autre chose.

Il faisait de son mieux pour la tranquilliser, mais l’angoisse commençait déjà à bloquer sa respiration. La sensation avait beau être familière, elle n’en restait pas moins désagréable. Il ôta son manteau et sentit son dos glisser le long de la paroi jusqu’au sol. Sa tête partit en arrière et rencontra le panneau de la cabine. Il ferma les yeux pour tenter d’enrayer un peu la peur panique qui ne le quittait pas. Au bout d’un moment, il se rappela à ses obligations familiales. Il interpella son assistante.

— Vous avez votre portable ?

— Oui…

— Le mien est à plat, je peux vous emprunter le vôtre pour prévenir ma mère ?

— Bien sûr, lui dit-elle en fourrageant dans son sac.

Elle finit par le lui donner avec une expression de gêne qui n’échappa pas à Benoît. Quand il découvrit la bande de personnages de dessin animé qui ornait son écran, il comprit mieux pourquoi…

A priori, il était le seul adulte dans cette société…

— Merci, dit-il toutefois sans rien ajouter.

De mémoire, il composa le numéro de sa mère. Celle-ci devait être scotchée à son téléphone parce qu’elle répondit au bout d’à peine une sonnerie. 

— Maman, c’est Benoît. Je t’appelle du portable de mon assistante. Je suis bloqué dans l’ascenseur, je ne vais pas pouvoir venir te chercher, il faudrait que tu appelles Antoine…

— Oh mon dieu, mon chéri ! Ça va ?? Tu leur as dit que tu étais claustrophobe ? Il y a quelqu’un avec toi ? Le bombarda-t-elle avec une intonation particulièrement aiguë.

Benoît soupira intérieurement. Voilà tout ce qu’il voulait éviter.

Que sa mère se mette à paniquer à son tour…

— Oui, ça va, ne t’inquiète pas. Le dépanneur ne va pas tarder à arriver… Et non, je ne suis pas tout seul alors tu n’as pas de souci à te faire, dit-il à mi-voix.

Du coin de l’œil, il vit sa traîtresse d’assistante se retenir d’éclater de rire juste sous son nez.

Rien de tel qu’une maman surprotectrice pour saper son autorité de patron !

Il fallait reconnaître que Marion faisait de son mieux pour garder son sérieux, détaillant le plafond comme si elle allait y découvrir une réplique de la chapelle Sixtine… À l’autre bout du fil, sa mère continuait de se faire un sang d’encre, ne faisant que, bien malgré elle, lui occasionner davantage de stress.

— Ok, on se retrouve là-bas. Je t’embrasse, dit-il pour couper court à son monologue angoissé.

Raccrochant sans lui laisser la possibilité de répondre, il rendit son téléphone à sa propriétaire.

— Merci, elle aurait fini par paniquer en ne me voyant pas arriver.

— Pas de problème.

— Très joli fond d’écran, au fait.

Cette petite vengeance ne volait pas très haut, mais il n’avait pu s’en empêcher. Toute façon, dès qu’il s’agissait de Marion, ses vieux réflexes de sale gosse (qu’il réservait d’ordinaire pour son frère) lui revenaient en force. La majorité du temps, il arrivait à se retenir de la taquiner, mais quelques fois, comme à présent, il laissait échapper une légère pique. Il refuserait de l’avouer à voix haute, mais il aimait bien qu’elle oublie de temps en temps leur relation patron/employé. Elle l’oubliait d’ailleurs de plus en plus maintenant qu’il y réfléchissait. Elle ne se gênait plus pour le fusiller du regard ou lui balancer une petite remarque bien sentie quand il dépassait les bornes.

Il l’observait, acculée dans un angle de cabine, craignant sans doute qu’ils ne s’effleurent par inadvertance. Assis à même le sol, il avait une vue totalement dégagée sur ses chaussures à talons et ses collants clairs. Il n’était pas le plus diligent pour noter ce genre de chose, mais il était prêt à parier qu’elle avait quelque chose de prévu ce soir.

On s’habillait rarement de la sorte pour une soirée pyjama…

— Ne vous gênez pas pour moi si vous avez quelqu’un à prévenir, lui lança-t-il.

Tout à coup, elle reprit son téléphone et pianota dessus, un sourire au coin des lèvres. Une fois encore, il se demanda ce qui pouvait amener cette expression radieuse sur son visage…

Si les dernières minutes lui avaient permis de penser à autre chose, maintenant que le silence avait de nouveau envahi l’espace, il sentit sa poitrine se comprimer. Il avait beau savoir que ce n’était qu’une vue de son esprit, il avait la nette impression que les parois de l’ascenseur se refermaient sur lui. Les paupières closes, il essaya de prendre de grandes inspirations.

Compte tenu de l’exigüité des lieux, il se doutait que Marion ne manquait rien de la scène. Il détestait que quiconque le surprenne dans cette posture. Il s’efforçait de garder le contrôle dans tous les domaines de sa vie et il avait en horreur ces moments où tout lui échappait.

Mais son propre corps n’en faisait qu’à sa tête !

Malgré ses exercices pour se calmer, il avait de plus en plus de mal à respirer. D’une main tremblante, il desserra sa cravate et déboutonna le premier bouton de sa chemise. Il avait la sensation qu’on l’enterrait vivant dans cette minuscule cabine.

Il hésita quelques secondes, mais de toute évidence, il n’arriverait pas à s’en sortir seul cette fois-ci. Ouvrant un œil à moitié, il loucha du côté de sa collaboratrice.

— Je crois que je vais avoir besoin que vous me fassiez la conversation…, lui dit-il avec difficulté.

— Que… Moi ? bredouilla-t-elle, les yeux ronds.

— Je ne peux visiblement pas demander à quelqu’un d’autre…

C’était plus fort que lui…

— Non, non, très bien, dit-elle avec précipitation en le rejoignant par terre. Euh… Qu’est-ce que vous avez vu au cinéma dernièrement ?

Mauvaise pioche !

— Je ne vais plus au cinéma, répondit-il en s’efforçant de se concentrer sur sa voix.

 — Pourquoi ça ?

— Je n’ai plus le temps.

— Ou alors, c’est peut-être l’obscurité…

— Je n’aime pas les endroits confinés, je n’ai pas peur du noir, s’exclama-t-il avec vigueur.

Et puis quoi encore ?!

— Désolée… Vous avez lu un livre intéressant récemment ?

— Je n’ai pas de temps non plus pour les romans…

Elle faisait son maximum, mais il était vrai qu’ils avaient rarement l’occasion de bavarder pour ne rien dire tous les deux.

— Vous voulez parler boulot ? tenta-t-elle avec une grimace.

— Ce n’est pas franchement le sujet qui me détend.

— Depuis quand est-ce que vous êtes claustrophobe ?

Elle le faisait exprès… ?

— Donc pour me changer les idées, vous n’avez rien trouvé de mieux que de me parler de mon problème. Logique.

— Oh hé, si ça ne vous convient pas, vous pouvez aussi vous débrouiller tout seul, s’exaspéra Marion. On n’aborde aucun sujet personnel depuis cinq ans, mais je devrais trouver d’un coup de quoi vous parler en deux minutes !

Pour une fois qu’il n’avait pas fait exprès de la faire sortir de ses gonds…

— Ce n’est pas la peine de vous énerver, lui dit-il avec un flegme qu’il était loin de ressentir.

— Je ne m’énerve pas, cria-t-elle.

Histoire d’apaiser le jeu, il leva les mains devant lui.

— Ok, ok, pas de problème. Vous êtes parfaitement calme.

Et lui n’était pas à deux doigts de l’apoplexie…

Il inspirait et expirait profondément, espérant faire reculer ne serait-ce qu’un peu cette sensation oppressante sur sa poitrine.

 — Je peux vous poser une question, entendit-il tout à coup.

Il n’avait même pas la force de tourner la tête vers elle. Ce fut tout juste s’il arriva à articuler quelques mots.

— Vous pouvez toujours essayer.

Plusieurs secondes se passèrent sans que rien ne vînt. Il finit par l’observer à la dérobée. Elle hésitait en se mordillant la lèvre avant d’oser se jeter à l’eau.

— L’informatique, les ordinateurs, tout ça… Ça vous passionne vraiment ? l’interrogea-t-elle avec une véritable incompréhension.

Il ne put retenir un sourire.

— C’est si improbable que ça ? lui répondit-il avec un éclat amusé dans le regard.

Marion garda le silence et haussa simplement les épaules.

— En fait, continua-t-il, ce n’est pas tellement l’objet qui m’intéresse. C’est plus tout ce qu’il permet de faire. Avec mon ordinateur, je peux créer tellement de choses qui amélioreront la vie des gens. C’est un objet que tout le monde ou presque peut avoir et pourtant, chacun en fera une utilisation différente.

Elle l’écoutait avec attention, hochant la tête pour signifier qu’elle comprenait.

— Oui c’est vrai, enchaîna-t-elle, je n’y avais jamais pensé de cette façon.

Un léger sourire effleura les lèvres de Benoît, mais sa peur panique des endroits clos revenait à la charge. En désespoir de cause, il reprit ses exercices de respiration.

— Personnellement, je trouve au Paris-Brest plus d’utilité, mais question de point de vue, j’imagine.

Interpellé par sa remarque, il allait lui répondre quand la cabine descendit de quelques centimètres. L’estomac dans les talons et la gorge nouée, il se saisit avec force de la main de Marion. Il fit de son mieux pour ne pas lui écraser les phalanges malgré la peur incontrôlée qui avait pris possession de lui. Acculé, il défit un autre bouton de chemise.

Comme si cela allait lui permettre de respirer plus aisément…

Il percuta enfin qu’il avait entrelacé ses doigts à ceux de son assistante. Elle n’avait fait aucun commentaire, mais son visage de six pieds de long parlait pour elle. Le contact de leurs mains jointes l’aidait à ne pas perdre totalement le contrôle, mais il s’en voulait de la mettre dans cette position. Il était sur le point de s’excuser platement quand l’ascenseur redémarra.

Sans se concerter, ils furent debout d’un seul mouvement, attendant fébrilement que l’appareil regagne le rez-de-chaussée. Quand la cabine ouvrit ses portes, Benoît se rendit compte, mortifié, qu’il tenait encore la main de Marion.

À sa décharge, elle était minuscule dans la sienne…

Autant soulagé qu’embarrassé, il dénoua leurs doigts et s’éloigna de cet appareil de l’enfer aussi vite que possible. Il eut vaguement conscience qu’il passait devant le réparateur sans un mot. Il voulait juste retrouver l’air libre de l’extérieur. Il entendit dans un brouhaha lointain le technicien se plaindre de son attitude. Comme souvent, Marion avait dû s’excuser à sa place…

Décidément, elle le sortait de toutes les situations…

Une fois dans la rue, il se pencha, les mains sur les genoux et inspira à pleins poumons pour chasser cette sensation d’asphyxie qui l’étreignait depuis de longues minutes.

Il sentit rapidement une présence à côté de lui.

— Ça va ? lui demanda-t-elle.

Il se mit à nouveau bien droit sur ses jambes.

— Oui merci, ça va mieux.

— Ça fait longtemps que vous avez ce problème ? l’interrogea-t-elle.

Il hésita moins d’une seconde à lui confier le handicap qui lui gâchait en partie la vie depuis bientôt vingt-cinq ans. Avec ce qu’il lui avait fait endurer dans cette cabine d’ascenseur, il lui devait au moins ça…

— Depuis l’enfance, un jeu d’enfants qui a mal tourné…

— Je… vous avez besoin d’aide pour aller retrouver votre mère ?

Elle avait une expression embarrassée impossible à dissimuler.

— Je devrais m’en sortir, mais je suis très en retard, je vais devoir y aller, dit-il en jetant un coup d’œil à sa montre pour la forme.

En vérité, une bonne dizaine de minutes serait nécessaire pour qu’il recouvre son souffle, mais elle n’avait pas à le savoir. Il s’était suffisamment mis à nu comme ça pour aujourd’hui.

Et pour les dix ans à venir…

Elle marmonna du bout des lèvres qu’elle devait partir également et commença à s’éloigner. Inexplicablement déçu de la voir disparaître si vite, Benoît ne put s’empêcher de la rappeler.

D’autant qu’il avait oublié l’essentiel…

— Merci. Pour votre aide, lui dit-il doucement.

Elle lui lança alors un sourire épanoui et agita légèrement la main avant de tourner les talons pour de bon. Benoît l’observa tandis qu’elle avançait à petits pas incertains sur ses escarpins. Elle tapotait sur son téléphone, sûrement pour prévenir son rendez-vous qu’elle se mettait enfin en route.

Il avait beau être un patron infernal la majorité du temps, Marion avait fait de son mieux pour l’aider à surmonter ce moment difficile. Il devait avouer que peu de gens avaient fait preuve d’autant de sollicitude à son égard.

A l’exception de sa mère s’entend…

Son assistante tourna au coin de la rue, le quittant définitivement pour reprendre le cours de sa soirée. Benoît devait reconnaître qu’il était curieux de savoir avec quel genre d’homme elle avait rendez-vous. Il espérait au moins que ce type la traiterait bien. Avec respect et délicatesse.

En somme, pas du tout comme lui !

Et pour la première fois depuis qu’il la connaissait, il envia celui qui passerait la soirée en sa compagnie…

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